
À propos de l’auteur
Léo Roussel
Ingénieur performance énergétique chez DCE Conseil
Élève à l’ENOV en Mastère TED
Le nucléaire, le parfait mauvais élève pour la transition énergétique ?
La transition énergétique est au cœur des politiques environnementales du XXIe siècle, elle vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles et à favoriser un mix énergétique bas carbone.
Dans cette nécessité d’agir rapidement, le nucléaire occupe une place controversée : présenté par certains comme une solution incontournable pour limiter les émissions de CO2, il est aussi dénoncé comme un frein à une transition réellement durable. Cela fait du nucléaire le « parfait mauvais élève » de la transition énergétique, il est à la fois indispensable mais problématique.
Sommaire de l’article :

La faible empreinte carbone du nucléaire
Commençons par le principal argument en faveur de cette énergie : son faible impact carbone. Selon le GIEC et l’AIE, le nucléaire émet en moyenne 6 à 12 gCO₂e/kWh, en prenant en compte tout le cycle de vie : de l’extraction à la gestion des déchets. Le charbon quant à lui émet environ 820 gCO₂e/kWh, le gaz entre 450 et 550 gCO₂e/kWh et enfin 700 à 900 gCO₂e/kWh pour le pétrole.
En France, cela permet de maintenir un des mix électriques les plus décarbonés au monde, avec près de 90 % d’électricité produite sans émission directe de gaz à effet de serre. Au niveau mondial, le nucléaire contribue à environ 10 % de la production d’électricité et évite chaque année l’émission de plusieurs milliards de tonnes de CO2.
Un rôle dans la stabilité énergétique
Fermer trop vite des centrales, c’est souvent revenir au charbon ou au gaz. L’Allemagne en est un exemple concret après l’arrêt de ses réacteurs. Jean-Marc Jancovici, fondateur du Shift Project, le répète souvent : « Sortir du nucléaire, c’est forcément utiliser plus de fossiles, donc émettre plus ». Pour lui, le nucléaire n’est pas une solution parfaite, mais c’est une énergie qui permet de maintenir une production stable et bas carbone pendant que les renouvelables se développent.
Les risques technologiques
Cependant, cette technologie présente des limites importantes. Le nucléaire reste risqué. Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011 l’ont montré de façon brutale. Ces accidents ont laissé une trace forte et ont prouvé qu’il n’y a jamais de risque zéro. Même si les technologies ont progressé, l’accident grave reste une possibilité et ses conséquences peuvent s’étendre sur des décennies, tant sur le plan humain qu’environnemental.
Des coûts non maîtrisés
Ensuite, le coût économique de cette technologie est loin d’être maîtrisé. Les projets de nouvelles centrales, comme l’EPR de Flamanville, accumulent retards et surcoûts : initialement prévu pour 2012 à 3 milliards d’euros, il dépasse aujourd’hui les 22,6 milliards selon le rapport de la Cour des comptes. Ces montants colossaux ralentissent l’investissement dans les énergies renouvelables. Le nucléaire, du fait de sa complexité technique et de sa dépendance à une ingénierie lourde, mobilise des ressources financières et humaines qui pourraient être orientées vers la transition énergétique au sens large.
Le vieillissement du parc nucléaire
Le vieillissement du parc nucléaire français constitue un défi majeur et est un facteur supplémentaire en termes de coût. La majorité des réacteurs ont été mis en service dans les années 1980 et approchent de la fin de leur durée de vie initiale. Leur prolongation nécessiterait près de 90 milliards d’euros d’ici 2040, selon un rapport de la Cour des Comptes publié en septembre 2025.

Les déchets radioactifs
Autre point critique : la gestion des déchets radioactifs. Certains produits de fission restent dangereux pendant des milliers d’années. En France, le projet Cigéo à Bure illustre la difficulté à trouver une solution durable et acceptée socialement. L’ANDRA estime que certains déchets devront être surveillés plus de 100 000 ans, ce qui crée une dette écologique transmise aux générations futures. De plus, le projet connaît déjà des évolutions de coût avec une réévaluation de l’ANDRA passant le projet d’une estimation initiale de 25 milliards d’euros à une fourchette entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros. (source : ANDRA, Mise à jour de l’évaluation du coût de CIGEO).
Les Small Modular Reactors
Le nucléaire repose sur une production centralisée et rigide, conçue pour fonctionner de manière stable et continue. Or, les systèmes énergétiques modernes évoluent vers des modèles plus souples et décentralisés, capables d’intégrer des énergies renouvelables intermittentes.
Une nouvelle technologie pourrait essayer de s’implanter dans le mix énergétique aux côtés des ENR : les micro-réacteurs modulaires (SMR). Plus compacts, plus rapides à déployer et potentiellement plus flexibles, ils pourraient compléter les énergies renouvelables dans des réseaux hybrides. Des projets comme NuScale aux États-Unis ou NUWARD en France sont en développement. Ces technologies doivent encore faire leurs preuves sur le plan technique et économique, et elles soulèvent toujours des questionnements importants de sûreté et de gestion des déchets.
Une place à redéfinir dans la transition
Le nucléaire joue aujourd’hui un rôle important dans la réduction des émissions de CO₂, mais il freine la transformation vers un système énergétique plus agile et résilient. Il peut constituer une solution transitoire, mais ne doit pas retarder le développement des alternatives.
La transition énergétique ne pourra pas avancer si nous restons dépendants d’une seule technologie lourde et coûteuse. Elle passera par le développement des renouvelables, une meilleure efficacité énergétique et une évolution de nos modes de consommation. Tant que le nucléaire restera le cœur de notre modèle énergétique, la transition ne sera qu’un mot, et non un mouvement.
