
À propos de l’auteur
Amine Benabdallah
Consultant IT et Energie
Élève à l’ENOV en Mastère TED
L’urgence climatique ne fait plus débat, et la solution paraît souvent simple : débloquer des fonds, fixer des objectifs chiffrés, et les énergies renouvelables finiraient par s’imposer. Pourtant, si la transition énergétique n’était qu’une affaire de volonté politique, les objectifs de l’Accord de Paris seraient déjà atteints. Adopter les énergies renouvelables se heurte en réalité à des freins bien plus concrets : le coût, l’incertitude, la peur de perdre en confort et une série de biais cognitifs rarement pris en compte. Comment, dès lors, inciter vraiment les particuliers et les entreprises à franchir le pas ?
Sommaire de l’article :
- Pourquoi les énergies renouvelables ne s'imposent-elles pas d'elles-mêmes ?
- Le frein économique : le poids de l'investissement initial
- Des blocages propres à chaque énergie renouvelable
- Comprendre ce qui bloque vraiment l'action
- L'exemple danois : associer les habitants aux projets
- Quatre leviers pour rendre les énergies renouvelables plus attractives
Pourquoi les énergies renouvelables ne s’imposent-elles pas d’elles-mêmes ?
On présente souvent la transition comme une évidence qu’il suffirait de décréter. Mais la réalité est plus nuancée. La transition énergétique désigne le passage progressif d’un système encore largement fondé sur les énergies fossiles vers un modèle plus sobre, plus efficace et davantage appuyé sur des sources renouvelables comme le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité ou la biomasse.
Dans ce basculement, un facteur reste largement sous-estimé : les biais cognitifs. Ce sont des raccourcis mentaux, souvent inconscients, qui orientent nos décisions et nous éloignent d’un choix pourtant rationnel sur le papier. Comprendre ces mécanismes est la clé pour concevoir des incitations qui fonctionnent réellement.

Le frein économique : le poids de l’investissement initial
Le premier obstacle est financier. Selon l’enquête ETI 2025 de Bpifrance, seulement 42 % des très petites, petites et moyennes entreprises auraient engagé de véritables projets de sobriété ou d’efficacité énergétique. La raison est simple : la priorité va le plus souvent à la préservation de la trésorerie.
Installer des panneaux photovoltaïques, par exemple, impose un investissement initial important. Même lorsque le projet devient rentable à moyen terme, le décaissement immédiat est perçu comme un risque. Ce poids du coût de départ constitue la première barrière à lever.
Des blocages propres à chaque énergie renouvelable
Au-delà du coût, chaque technologie déclenche ses propres résistances. Elles tiennent rarement à un simple manque d’information : ce sont surtout des réflexes psychologiques bien identifiés qui entrent en jeu.
L’hydroélectricité et l’attachement au patrimoine local
Dans l’hydroélectricité, la modification d’anciens seuils peut être vécue par les riverains comme une atteinte au patrimoine local, même lorsque le projet vise à améliorer la continuité écologique. On retrouve ici l’effet de dotation : nous accordons plus de valeur à ce que nous possédons déjà qu’à ce que nous pourrions gagner.
L’éolien face à l’opposition locale (effet NIMBY)
Dans l’éolien, le soutien national à la technologie peut coexister avec une opposition locale forte lorsqu’un parc est prévu à proximité des habitations : bruit, paysage, effet de saturation ou sentiment d’imposition. C’est le classique effet NIMBY (« Not In My BackYard ») : on approuve le principe, mais pas près de chez soi.
Le photovoltaïque et le biais du présent
Le photovoltaïque illustre un autre mécanisme : l’inconfort immédiat du paiement pèse plus lourd que la promesse d’économies futures. Un ménage peut comprendre l’intérêt d’une installation solaire, mais hésiter si le retour sur investissement s’étale sur 15 à 20 ans. Ce réflexe porte un nom, le biais du présent (ou actualisation hyperbolique) : nous surévaluons le court terme au détriment des gains à venir.
La biomasse et l’effet de cadrage
La biomasse, enfin, dépend fortement de la façon dont le projet est présenté. Cadré sous l’angle de la neutralité carbone et de l’économie circulaire, il suscite l’adhésion. À l’inverse, si les opposants le cadrent sur la combustion, l’attention se focalise sur les émissions et occulte le fait que la centrale remplace des énergies fossiles bien plus polluantes. C’est l’effet de cadrage : un même fait change de sens selon la manière dont on le formule.

Comprendre ce qui bloque vraiment l’action
Au fond, ces exemples ont un point commun : l’incitation ne peut pas se limiter à dire aux gens ce qu’ils devraient faire. Il faut d’abord comprendre ce qui bloque réellement l’action, le coût initial, l’incertitude, la peur de perdre en confort ou l’impression que les bénéfices du projet partent ailleurs. C’est en agissant sur ces leviers psychologiques, et pas seulement sur les arguments techniques, que l’on fait bouger les comportements.
L’exemple danois : associer les habitants aux projets
À ce titre, le Danemark offre un cas concret pour mettre ces leviers en perspective. Depuis 2009, la loi danoise sur les énergies renouvelables impose qu’au moins 20 % de la propriété des nouveaux projets éoliens soit ouverte localement, comme le documente l’Agence internationale de l’énergie. En donnant aux riverains une part directe dans le projet, cette approche transforme une source d’opposition en intérêt partagé.
Quatre leviers pour rendre les énergies renouvelables plus attractives
À partir de ces constats, plusieurs pistes concrètes peuvent rendre les énergies renouvelables à la fois plus acceptables et plus attractives.
Réduire le frein du capital initial grâce au tiers-financement
La première consiste d’abord à alléger le poids de l’investissement de départ. Le tiers-financement permet, par exemple, de faire porter l’investissement par un acteur tiers, ensuite remboursé grâce aux économies d’énergie générées. Pour une entreprise ou un ménage, l’intérêt est concret : ne pas avancer toute la somme dès le départ et transformer une dépense risquée en trajectoire maîtrisée.
Renforcer l’investissement citoyen et territorial
Ensuite, la deuxième piste vise à renforcer l’investissement citoyen et territorial. Associer les riverains aux retombées économiques d’un projet peut transformer une partie de l’opposition en participation. Le bonus accordé par la Commission de régulation de l’énergie à certains projets participatifs va déjà dans ce sens.

Mieux cibler la communication et la sensibilisation
Par ailleurs, la troisième piste concerne la communication. Sensibiliser ne devrait pas se résumer à répéter que le climat se réchauffe. Les messages clés gagnent à être ciblés selon les publics, portés par des supports adaptés et diffusés au bon moment : journées spéciales, ateliers climat dans les écoles, les entreprises ou lors de forums. C’est le principe de la théorie du comportement planifié : on agit davantage quand le message rejoint nos intentions et notre contexte.
S’appuyer sur des preuves simples et concrètes
Enfin, l’incitation devrait reposer sur des preuves simples. Avant de demander à un acteur d’investir, il faut lui montrer clairement le coût, les économies attendues, les risques, les aides mobilisables et les bénéfices non financiers. Une fiche projet lisible, un retour d’expérience local ou une visite d’installation convainquent souvent davantage qu’un discours général sur la transition. Cette force du concret rejoint l’heuristique d’affect : nos décisions s’appuient beaucoup sur ce que nous ressentons face à un exemple tangible.
Inciter aux énergies renouvelables, c’est d’abord lever les vrais freins
Inciter à utiliser les énergies renouvelables ne se décrète donc pas à coups d’objectifs chiffrés. Cela suppose de comprendre les biais qui freinent l’action, puis de combiner plusieurs leviers : un financement qui réduit le risque, une participation qui crée de l’adhésion, une communication ciblée et des preuves concrètes. C’est à cette condition que la bonne volonté se transforme en projets réels.
Ces compétences technique, financière et humaine sont au cœur des formations aux métiers de l’énergie proposées par l’ENOV, notamment le Mastère Transition énergétique et digitale des bâtiments.
