
À propos de l’auteur
Auguste Larrivé
Smart Buildings chez Enera
Élève à l’ENOV en Mastère TED
Face à l’urgence climatique et aux tensions sur les ressources, la transition énergétique s’impose comme un enjeu mondial majeur. Elle pose une question centrale : comment concilier croissance économique et réduction des émissions ?
Dans ce contexte, la Chine occupe une position singulière. Premier consommateur d’énergie et premier émetteur de CO₂, elle est aussi l’un des principaux moteurs du développement des énergies renouvelables et des technologies bas carbone.
Ce paradoxe invite à nuancer les jugements : la Chine est-elle un mauvais élève, ou incarne-t-elle une trajectoire de transition spécifique, à la mesure de son poids économique et industriel ?
Sommaire de l’article :
- Une puissance encore fortement carbonée : le charbon au cœur du mix énergétique chinois
- Une transition énergétique parmi les plus rapides au monde
- Une transition énergétique tirée par les usages
- Un modèle stratégique unique : la transition énergétique comme levier de puissance
- Bon élève ou acteur en transition ? Ce que la trajectoire chinoise nous apprend
Une puissance encore fortement carbonée : le charbon au cœur du mix énergétique chinois
Avant de juger la vitesse de la transformation, il faut mesurer le point de départ. Aucune analyse de la transition énergétique en Chine n’a de sens sans rappeler l’échelle du système énergétique du pays, sans équivalent dans le monde.
Malgré les dynamiques de transition, la Chine reste aujourd’hui marquée par une forte dépendance aux énergies fossiles. Premier émetteur mondial de CO₂ et premier consommateur d’énergie, avec environ 44 000 TWh par an, elle opère à une échelle sans équivalent. À l’échelle absolue, son mix énergétique demeure dominé par le charbon, en lien avec une économie très industrialisée et énergivore.

L’industrie lourde, premier poste de consommation d’énergie
L’industrie constitue le principal poste de consommation, notamment dans des secteurs clés comme l’acier, le ciment ou la chimie lourde. Ces procédés réclament de la chaleur à haute température et fonctionnent en continu : ils comptent parmi les usages les plus difficiles à décarboner.
Cette structure, combinée à une croissance encore soutenue et à une urbanisation continue, entraîne une hausse persistante de la demande énergétique.
Le charbon, aussi un choix de sécurité énergétique
Le recours au charbon ne s’explique pas seulement par l’inertie industrielle. Il répond également à un impératif de sécurité énergétique : la Chine dispose de ressources abondantes sur son territoire et cherche à limiter sa dépendance aux importations. L’enjeu climatique se double donc, ici, d’un enjeu de souveraineté.
Le poids du charbon reflète la dépendance structurelle d’une économie industrialisée aux énergies fossiles.
Une transition énergétique parmi les plus rapides au monde
Ce point de départ très carboné ne dit toutefois rien du rythme. C’est précisément là que la trajectoire chinoise surprend : le pays qui émet le plus est aussi celui qui installe le plus vite des capacités bas carbone.
Malgré ce constat, la Chine se distingue par une dynamique de transformation particulièrement rapide. Elle déploie massivement des technologies bas carbone, notamment dans le solaire et l’éolien, à une échelle inégalée.
Les renouvelables absorbent la croissance de la demande électrique
En 2024, les énergies renouvelables ont couvert 84 % de la croissance de la demande électrique. La comparaison avec des économies matures, où cette part peut atteindre 100 %, doit toutefois être nuancée : la Chine fait face à une croissance de la demande bien plus importante, liée à son développement économique.
Couvrir 84 % d’une demande qui augmente fortement ne représente pas le même effort industriel que couvrir 100 % d’une demande stable. Ce décalage explique pourquoi les indicateurs habituels utilisés pour mesurer la transition énergétique d’un pays donnent des résultats trompeurs lorsqu’on les applique à la Chine.
L’électrification, moteur de la décarbonation chinoise
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement d’électrification de l’économie, considéré comme un levier clé de décarbonation. L’électricité représente environ 32 % de la consommation finale et continue de progresser, notamment dans l’industrie.
Les premiers signes d’un basculement apparaissent, avec une légère baisse de la production fossile observée en 2025. Des analyses récentes confirment que la Chine pourrait approcher d’un pic de consommation d’énergies fossiles, porté par la montée rapide des énergies bas carbone.
La croissance des énergies bas carbone tend désormais à couvrir l’augmentation de la demande, marquant un possible point de bascule.

Le graphique montre un rattrapage spectaculaire : longtemps inférieur à la moyenne mondiale, le taux d’électrification chinois a dépassé au cours des dernières années celui des États-Unis et de l’Allemagne.

Une transition énergétique tirée par les usages
Le basculement chinois ne se joue pas seulement du côté de la production d’électricité. Il se joue aussi, et peut-être surtout, du côté de la demande.
Au-delà du mix énergétique, la transition chinoise s’appuie sur une transformation des usages. L’électrification constitue un levier central, notamment dans l’industrie, principal poste de consommation du pays.
La Chine ne se limite pas à modifier ses sources de production : elle remplace progressivement les usages fossiles par des usages électriques, dans l’industrie, les bâtiments et, plus progressivement, les transports. Cette approche traduit une vision systémique de la transition énergétique, où production, consommation et infrastructures évoluent conjointement.
Le véhicule électrique, vitrine de l’électrification des usages
Les transports illustrent bien ce mouvement. Le marché chinois du véhicule électrique progresse d’année en année, comme le montre le graphique ci-dessous. Chaque véhicule thermique remplacé déplace une consommation de carburant vers le réseau électrique, dont le contenu carbone diminue à mesure que les énergies bas carbone progressent.
Comme le souligne l’Agence Française de Développement, cette transformation s’inscrit dans une reconfiguration plus large du modèle de développement, visant à renforcer la sécurité énergétique, moderniser l’appareil productif et soutenir la croissance.
En Chine, la transition énergétique est un moteur de transformation économique.

Un modèle stratégique unique : la transition énergétique comme levier de puissance
Si la Chine avance vite, ce n’est pas uniquement pour des raisons climatiques. Sa transition répond aussi à une logique industrielle et géopolitique assumée.
Au-delà de ses objectifs climatiques, la transition énergétique chinoise s’inscrit dans une stratégie de puissance. Elle repose sur une logique de planification et de développement industriel : le pays concentre une part importante des investissements mondiaux dans les technologies bas carbone et domine plusieurs chaînes de valeur stratégiques, notamment dans le solaire, les batteries ou les véhicules électriques. Cette position s’appuie également sur la maîtrise des ressources et minerais stratégiques indispensables à ces filières.
Le « build before break », une décarbonation sans rupture
Cette stratégie s’appuie sur une logique de « build before break » : développer les infrastructures bas carbone avant de réduire la dépendance aux énergies fossiles, afin de préserver la stabilité économique et sociale. Autrement dit, la capacité de remplacement est construite d’abord, la sortie du fossile vient ensuite.
Cette approche progressive limite les ruptures et permet d’accompagner la transformation du système énergétique. Elle éclaire aussi le paradoxe apparent du pays : des émissions toujours au plus haut alors que les capacités bas carbone battent des records.
La transition devient ainsi un levier de compétitivité et d’influence, positionnant la Chine comme un acteur central du système énergétique mondial et un fournisseur clé de technologies bas carbone.
La transition énergétique chinoise s’inscrit dans une logique de puissance.
Bon élève ou acteur en transition ? Ce que la trajectoire chinoise nous apprend
La Chine ne correspond pas à l’image d’un « bon élève » si l’on se limite à ses émissions actuelles, qui restent les plus élevées au monde. Cependant, ce critère est insuffisant pour juger de sa trajectoire. L’ampleur de son système énergétique et la croissance de sa demande impliquent que la décarbonation ne peut être immédiate.
La notion de « bon élève » doit donc être appréciée à l’aune de la dynamique engagée. C’est tout l’enjeu de la désignation d’un champion de la transition énergétique : faut-il regarder le niveau d’émissions, ou la pente sur laquelle un pays s’est engagé ?
À ce titre, la Chine se distingue par sa capacité à transformer rapidement son système énergétique et à électrifier ses usages. Elle montre qu’un pays peut être engagé dans une transition ambitieuse sans être encore décarboné.
La Chine apparaît ainsi moins comme un modèle achevé que comme un acteur en transition, dont la trajectoire sera déterminante à l’échelle mondiale.
Analyser ces trajectoires nationales, comparer les mix énergétiques et comprendre les leviers d’électrification font partie du bagage des futurs professionnels de l’énergie. C’est l’un des axes de travail des formations de l’ENOV, et notamment du Mastère Transition énergétique et digitale des bâtiments.
