
À propos de l’auteur
Simon Castegnere
Expert en digitalisation et efficacité énergétique dans les bâtiments – SNCF
Élève à l’ENOV en Mastère TED
En période hivernale, nous entendons régulièrement à la télévision ou sur les réseaux sociaux que la température de consigne de nos radiateurs doit être réglée sur 19°C. Sur quels fondements les politiques en vigueur nous recommandent-elles cette température précise ? Est-elle vraiment pertinente ?
Entre économies d’énergie, confort thermique et inégalités sociales, cette mesure est-elle vraiment adaptée à tous les contextes ? Nous allons examiner les fondements – scientifiques, historiques et réglementaires – de cette consigne, puis évaluer sa pertinence sur les plans énergétique, social et économique.
Sommaire de l’article :
Les fondements de la consigne à 19°C
Cette consigne ne s’est pas imposée par hasard. Elle est le fruit d’une convergence entre recherches scientifiques sur le confort thermique, construction progressive d’un cadre réglementaire et réponses politiques aux crises énergétiques successives. Retour sur les trois piliers qui la fondent.
Fondements scientifiques : que dit la recherche sur le confort thermique ?
En 1970, Povl Ole Fanger publie les deux premiers indices scientifiques relatifs au ressenti thermique des humains : le PMV (Vote Moyen de Prédiction) et le PPD (Pourcentage Prévu d’Insatisfaction). Les conclusions de ce travail de modélisation donnent une condition optimale de confort thermique entre 21 et 26°C pour une vitesse de l’air de 0 à 1 m/s + 1°C. Ce modèle a servi à la définition de la norme ISO 7730:2005, qui détermine les indices et spécifications des conditions de confort thermique.
En 2003, Parsons propose un nouvel indice : le SET (Température Effective Standard). Il s’agit d’un indice de confort thermique intégrant l’effet des six paramètres de base et applicable dans des conditions transitoires. Les différentes valeurs de ce SET permettent de déduire les sensations thermiques. Pour une sensation confortable et acceptable, le SET indique une plage de 22,2 à 25,6°C.
Sur ces deux modèles, 19°C correspond à une sensation de « légèrement froid, légèrement inacceptable ». Ce sont pourtant les modèles les plus couramment utilisés dans le bâtiment. Ils ont influencé les politiques publiques, comme en témoigne leur intégration dans le code de l’énergie français dès 1978.

Cadre réglementaire : 19°C inscrit dans la loi française
En France, une limite de 19°C en moyenne pour les logements et locaux est inscrite dans le code de l’énergie depuis 1978, en réaction au premier choc pétrolier de 1973.
En 2005, une première norme basée sur les travaux de Fanger voit le jour : la norme ISO 7730:2005, aujourd’hui remplacée par la norme ISO 7730:2025. Depuis le 1er janvier 2022, la RE 2020 remplace progressivement la RT 2012. Pour des raisons techniques et/ou politiques, la RT 2012 s’applique toutefois encore aujourd’hui sur certains usages.
Dans le code de l’énergie (version du 10 novembre 2023), l’article R241-26 fixe une température de chauffage moyenne de 19°C dans les locaux à usage d’habitation, d’enseignement, de bureaux ou recevant du public. Bien que ce code prévoie une amende de 1 500 euros en cas de non-respect, il n’existe pas de police de la température dans les faits, rendant son application difficile.
Contexte historique : une mesure née des crises énergétiques
Entre octobre et décembre 1973, le prix du baril de pétrole passe de 3 à 10 dollars au terme d’une grave crise internationale au Moyen-Orient. En 1975, le PIB français recule de 1 %, une première depuis la Seconde Guerre mondiale. La crise de 1993 voit le franc sauvé par l’élargissement des marges du SME, tandis que la France plonge en récession avec un PIB de -0,6 % avant de rebondir en 1994 avec +2,4 %. En 2009, la crise financière se propage rapidement aux échanges et à l’économie réelle : la production chute et le chômage bondit.
En 2022, face au risque de coupures de gaz et d’électricité, le gouvernement présente un plan général de sobriété énergétique. Les chocs pétroliers des années 1970 ont ainsi marqué un tournant : la France inscrit dans la loi la consigne de 19°C, reprise plus tard par la RE2020. Les crises de 1993 et de 2022 ont réactivé cette mesure, mais avec des enjeux différents.
Ces fondements scientifiques, réglementaires et historiques posent le cadre de la consigne à 19°C. Mais cette norme est-elle réellement adaptée à toutes les situations ? Sa pertinence mérite d’être interrogée sous trois angles : énergétique, social et économique.
La pertinence réelle des 19°C
Bien établie dans les textes, la consigne à 19°C se heurte pourtant à des réalités très diverses sur le terrain. Son efficacité réelle dépend du bâtiment, du public et des moyens disponibles. Trois angles d’analyse permettent d’en mesurer les forces et les limites.
Pertinence énergétique : des économies à nuancer selon les bâtiments
Selon l’ADEME, baisser la température de 1°C permettrait d’économiser jusqu’à 7 % d’énergie dans un logement bien isolé et chauffé au gaz. Pourtant, cette affirmation mérite d’être nuancée : dans les bâtiments bien isolés, une baisse de 1°C peut effectivement réduire la consommation, mais l’ampleur des économies varie selon le système de chauffage et le niveau d’isolation.
Par exemple, dans les logements classés F ou G, les importantes déperditions thermiques limitent fortement ces gains, comme le souligne un rapport de l’ONPE de 2024 sur la précarité énergétique. La pertinence énergétique des 19°C dépend donc avant tout de la qualité du bâti.
Pertinence sociale : une mesure inégalement vécue
Pour les personnes âgées ou fragiles, 19°C peut être insuffisant. Selon l’INSERM (2022), une température inférieure à 18°C est considérée comme inconfortable, voire dangereuse pour les populations vulnérables.
Par ailleurs, selon l’OMS, la température idéale dans les bureaux devrait se situer entre 18°C et 24°C. La consigne uniforme de 19°C ne tient donc pas compte des spécificités des usages ni des publics concernés : une école, un bureau et un logement de personnes âgées n’appellent pas la même réponse thermique.
Pertinence économique : entre compromis et précarité
Pour les ménages aisés, 19°C représente un compromis raisonnable entre confort et économies d’énergie. En revanche, les 5,2 millions de ménages en précarité énergétique (ONPE, 2024) ne peuvent souvent pas atteindre 19°C – non par choix, mais par impossibilité technique (logements classés F/G) ou financière (revenus modestes).
Des aides comme MaPrimeRénov’ existent, mais seulement 30 % des ménages éligibles en bénéficient. La précarité énergétique n’est pas qu’une question de température : c’est aussi une question d’accès aux aides. 19°C est une bonne base, mais son application doit être modulée selon les usages et les publics.
Les trois angles d’analyse convergent vers le même constat : la consigne de 19°C est une norme utile, mais trop uniforme pour être universellement juste. Une application différenciée s’impose.

Conclusion : vers une application sur mesure
La pertinence des 19°C dépend du contexte – type de bâtiment, usage, public concerné. Le tableau ci-dessous synthétise les points forts et limites de cette consigne selon trois critères.
| Critères | Pertinence des 19°C | Limites |
| Énergétique | Pertinent pour les bâtiments bien isolés. | Peu efficace dans les passoires thermiques. |
| Social | Acceptable pour les activités sédentaires. | Inconfort pour les personnes vulnérables et dans les écoles. |
| Économique | Abordable pour les ménages aisés. | Impossible à atteindre pour les ménages en précarité. |
| Réglementaire | Cadre flexible (RE2020, décret tertiaire). | Application difficile sans rénovation du bâti. |
Pour une application plus juste, plusieurs actions sont possibles : moduler les consignes suivant le type de bâtiment (20°C dans les écoles, 19°C dans les bureaux) ; accélérer les aides à la rénovation pour réduire les inégalités ; sensibiliser aux bonnes pratiques de sobriété énergétique. Des structures comme l’ADEME fournissent de bonnes indications sur les températures de consigne et les ressentis associés.
La transition énergétique ne se résume pas à une température, mais à un équilibre entre sobriété, équité et confort. À l’heure où la RE2020 et les crises énergétiques redéfinissent nos modes de vie, la consigne des 19°C doit évoluer, lorsque nécessaire, vers une approche sur mesure, adaptée aux réalités sociales et climatiques.
