La transition énergétique en retard en France selon le Secrétariat Général à la Planification Écologique (SGPE)

Le secteur du bâtiment est l’un des plus gros contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre (GES) en France, représentant 23 % des émissions nationales et 43 % de la consommation énergétique annuelle. En 2021, il a émis près de 100 MtCO2e, principalement dus au chauffage des bâtiments résidentiels, qui en constitue les…

Image d'immeubles qui utilisent des énergies vertes
portrait énovéen promo 2025

À propos de l’auteur
Charlélie Prin
Ingénieur Énergie
Élève à l’ENOV en Mastère TED

Le secteur du bâtiment est l’un des plus gros contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre (GES) en France, représentant 23 % des émissions nationales et 43 % de la consommation énergétique annuelle. En 2021, il a émis près de 100 MtCO2e, principalement dus au chauffage des bâtiments résidentiels, qui en constitue les deux tiers. 

Ce poids s’explique par l’ancienneté du parc – majoritairement construit avant 1975 – et un faible taux de renouvellement (moins de 1 % par an), rendant la rénovation énergétique un levier central de la décarbonation. Le SGPE, via la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), fixe un objectif ambitieux : réduire les émissions directes du secteur de 76 MtCO2e/an en 2019 à 30 MtCO2e/an en 2030

Pourtant, début avril 2025, le Gouvernement a reconnu dans sa réponse au rapport annuel du Haut Conseil pour le Climat (HCC) un retard croissant sur les objectifs de rénovation et de décarbonation du chauffage.

Dès lors, où en est réellement la France dans la transition énergétique de son parc bâti, résidentiel comme tertiaire, et quelles sont les principales contraintes techniques, économiques et institutionnelles qui freinent encore cette transformation pourtant cruciale pour l’atteinte des objectifs climatiques ? La France 100% renouvelable en 2050 est-elle un objectif réaliste ?

Sommaire de l’article :

État des lieux de la Transition énergétique et quantification du retard en France

La transition énergétique française avance, mais à un rythme qui peine à suivre l’urgence climatique et les objectifs fixés pour 2030 et 2050. Malgré des efforts réels, comme le développement des énergies renouvelables, rénovation progressive du parc immobilier, électrification partielle des usages, les courbes d’émissions et de consommation montrent que le pays reste en décalage par rapport à ses engagements.

Les bâtiments, les transports, l’industrie : tous les secteurs sont confrontés au même paradoxe, celui de devoir réduire massivement leur empreinte carbone tout en répondant à une demande énergétique croissante et à des contraintes techniques, économiques et sociales de plus en plus fortes.

Dans ce contexte, le secteur résidentiel occupe une place centrale. À lui seul, il concentre une part considérable des consommations d’énergie et se trouve au cœur de la vie quotidienne de millions de ménages. Entre confort, exigences environnementales et capacités financières limitées, il incarne parfaitement les tensions de la transition énergétique française.

Image d'immeubles qui utilisent des énergies vertes

Secteur résidentiel et énergie, comment concilier l’inconciliable ?

Alors que l’objectif initial visait 700 000 rénovations annuelles d’ici 2030, le nombre total de rénovations aidées a chuté : 669 000 en 2022 (dont 66k d’ampleur), 569 000 en 2023 (77k d’ampleur) et une estimation de 340 000 pour 2024 (91k d’ampleur). Le rythme global ralentit (-49% entre 2022 et 2024) et la majorité des travaux restent des « mono-gestes ».
Leur gain énergétique moyen est insuffisant pour sortir massivement les logements des classes G, F ou E, ce qui pose un problème de profondeur des rénovations.

Les rénovations d’ampleur (visant un saut d’au moins deux classes sur le DPE) augmentent (+ 38%) et concentrent une part croissante des aides (le montant des aides versées par l’Anah en 2024 augmente de +21% vs 2023), car elles génèrent des économies d’énergie bien plus significatives.
Gain moyen 1 poste 3MWh/an EP vs 3 postes ou + 14,4 MWH/an EP, autrement dit les ménages qui ont terminé 3 postes ou plus de travaux en 2019, représentaient 9% de la surface rénovée mais représentaient 27% des économies d’énergies réalisées.

Par ailleurs, le nombre de passoires énergétiques (F et G) semble diminuer selon les données remontées par les DPE et suit la trajectoire de référence (- 350 000 passoires /an jusqu’en 2030). Même si l’ajustement méthodologique du DPE pour les petites surfaces a réduit artificiellement le nombre de passoires d’environ 120 000 logements en 2024.

Evolution de la transition énergétique dans le secteur résidentiel Français

Ce rythme reste néanmoins insuffisant pour se mettre en conformité de la loi Climat et Résilience et pose un risque majeur vis-à-vis des interdictions de location (dès 2025 pour G), menaçant de retirer 1,3 million de logements du parc locatif privé et d’accentuer les tensions.

On note également des disparités régionales fortes, et une meilleure performance du parc social vs le parc privé & les propriétaires (7,4% de passoires contre 15,9% et 14,6% en 2024).
Enfin, d’ici à 2030, le SGPE vise une diminution de 75% des chaudières fioul et 20% des chaudières au gaz remplacées par des PAC ou des RCU.

En 2022, malgré la suppression de 130 000 chaudières fioul résidentielles et l’équivalent de 3 millions de m2 dans le tertiaire chauffé au fioul, le parc restant (près de 3 millions de logements et 140 Mm2 tertiaires) est tel qu’il faudrait respectivement plus de 20 et 40 ans pour une sortie complète au rythme actuel.
Pour le gaz, le retrait de 83 000 chaudières résidentielles et le traitement de 1 million de m2 tertiaires en 2022 paraissent insignifiants comparé au parc restant (12,3 millions de logements et 470 Mm2 tertiaires).

Comment se gère l’énergie dans le secteur tertiaire ? 

L’ADEME a publié une étude sur le bilan de la plateforme OPERAT (Performance énergétique du parc tertiaire : quel bilan de l’utilisation de la plateforme OPERAT en 2022-2023). Basé sur les déclarations de janvier 2022 à janvier 2024, il analysait plus de 740 000 déclarations couvrant 46% de la surface tertiaire concernée (>1000m2).

Si la baisse par rapport à l’année de référence est notable, celui entre les années 2021-2022 est plus nuancé (-6%) et ce chiffre est à relativiser. Il est fortement lié à des facteurs conjoncturels (hivers cléments, crise énergétique incitant à la sobriété). De plus, la qualité des données déclarées sur la plateforme OPERAT reste un enjeu majeur (déclarations manquantes, variations climatiques absentes).
On remarque des disparités de consommation importantes selon les activités (ex: 108 kWh/m2/an pour bureaux vs 340 pour commerce alimentaire en 2022).

Décret Tertiaire BACS : un déploiement très en retard

Ce décret tertiaire BACS impose l’installation de systèmes connectés pour optimiser les consommations (CVC, éclairage…), visant les systèmes >70kW d’ici 2027 (si TRI < 10 ans). Cependant, le déploiement est très lent : seuls 15% des sites tertiaires assujettis étaient équipés en 2024.  Au rythme actuel, ce taux n’atteindrait que 18% en 2027.

Là encore, de fortes disparités existent selon les secteurs (37% santé vs 10% loisirs) et la taille des sites (9% pour <2000 m2 vs >80% pour >20 000 m2). Surtout, la moitié des BACS installés seraient sous-exploités faute d’organisation dédiée, de suivi des objectifs, de maintenance ou de compétences disponibles. Les systèmes souvent installés (majoritairement classe C) manquent de flexibilité et d’interopérabilité pour les évolutions futures des bâtiments.

Les contraintes qui ralentissent la transition énergétique des bâtiments

La transition énergétique des bâtiments est aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants pour réduire les émissions de gaz à effet de serre en France. Pourtant, malgré un cadre réglementaire renforcé et une prise de conscience croissante, le rythme des rénovations reste largement insuffisant. Entre exigences techniques, contraintes sociales et réalités économiques, de nombreux freins continuent de ralentir la transformation du parc immobilier.

Parmi ces obstacles, la question financière arrive en tête. Rénover un bâtiment, surtout lorsqu’il s’agit d’améliorer sa performance énergétique, représente un investissement conséquent pour les ménages comme pour les copropriétés pour la transition énergétique
Les aides publiques existent, mais elles ne suffisent pas toujours à rendre les projets accessibles ou acceptables. C’est précisément cette dimension économique, souvent sous-estimée mais pourtant déterminante, qui explique une grande partie de l’inertie actuelle.

Difficultés liées au financement et au coût élevé des rénovations

La conjoncture économique (confinement, guerre en Ukraine) suivie de la remontée des taux de crédit, et de l’inflation a contraint le budget des différents porteurs de projets qui sont davantage prudents pour investir dans des travaux de rénovations.
Dans l’enquête TREMI réalisé par l’ADEME, 30% des ménages ayant renoncé aux travaux de rénovation de leur maison individuelle, expliquent que leur situation financière était un des principaux freins.

Un contexte incertain, et de baisse du pouvoir d’achat, l’investissement pour des travaux de rénovation reste très élevé, voire dissuasif pour les ménages préférant le statut quo d’un bâtiment existant. (30% des ménages qui n’ont pas réalisé de travaux selon l’enquête TREMI 2020).

De même, le secteur tertiaire privé priorise souvent la rentabilité à court terme, par rapport à un retour sur investissement de la rénovation énergétique qui peut paraître trop long (>15 ans). On remarque aussi un conflit d’intérêt qui oppose les propriétaires et les locataires des bâtiments tertiaires, avec l’absence de mécanismes clairs de partage des coûts/bénéfices d’une rénovation.

Des réflexions émergent autour de mécanismes pour favoriser la rénovation énergétique (« banque de la rénovation » sur le modèle de la banque allemand pour la reconstruction, la Kfw, et des incitations à réaliser des travaux au moment des mutations des logements).

Image du financement des rénovation des parcs immobiliers

Une pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs

Les capacités techniques et la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée représentent un défi majeur en vue d’accélérer les rénovations. Il y a un goulot d’étranglement avec une pénurie d’artisans certifiés « RGE » (qui ne représentaient que 11% des entreprises du bâtiment en 2022) alors que cette certification est indispensable pour l’obtention de la plupart des aides financières. Les métiers de la transition énergétique sont toujours en hypertension, par pénurie de profils qualifiés.

Une étude de la DARES, montre qu’il n’y aura pas assez de jeunes sortant de formation pour occuper tous les postes à pourvoir. Cela concernera surtout les ouvriers qualifiés du second œuvre (comme les peintres, électriciens, plombiers). Ces ouvriers sont en moyenne assez âgés, et près de 30 % des postes devront être remplacés d’ici 2030 à cause des départs à la retraite. Résultat : environ 98 000 postes risquent de rester vacants.

L’instabilité des aides et des processus de décision

Les réformes fréquentes des aides publiques, que ce soit au niveau des barèmes, des modalités, des labélisations ou des budgets alloués à MaPrimeRénov’ ou aux Certificats d’Économies d’Énergie (CEE), génèrent une confusion et une incertitude (cf chute des rénovations en 2024). S’ajoute à cela un parcours administratif souvent long et complexe qui impliquait, jusque récemment, une multitude d’interlocuteurs (MonAccompagnateurRénov’, France Rénov’, artisans RGE, banques…).

De son côté, la prise de décision en copropriété est souvent complexe et lente, à cause d’un processus collectif rigide. Les nombreuses assemblées générales et les délais importants freinent fortement les projets. 

Cela représente un obstacle important, car les travaux nécessitent l’accord d’un grand nombre de copropriétaires avec des réalités et niveaux de vie différents. L’ANAH comptabilisant seulement 75 projets acceptés d’Eco-PTZ copropriétés en 2022, pour un total de 501 projets depuis la création du dispositif en 2015. Ces chiffres sont à mettre en perspective avec les 563 000 copropriétés en France.

Les bailleurs sociaux, un exemple à généraliser

Le parc social est en avance sur la rénovation énergétique des passoires thermique par rapport au parc privé (graphique 5 et tableau 2 en p1). La gestion centralisée et la professionnalisation de la rénovation thermique pilotée par les directions du patrimoine des bailleurs sociaux permet une rationalisation de la gestion de projets. 

Des équipes dédiées sont ainsi spécialisées dans ces projets souvent complexes et disposent de l’expertise pour mobiliser au mieux. Cette organisation permet une conduite plus efficace des projets. Les locataires participent aussi au financement via la “troisième ligne de quittance”, en échange d’un meilleur confort et de réductions sur leurs factures d’énergie.

Le retard de la France en matière de Transition énergétique et digitale est-il rattrapable ?

La France accuse un retard dans la transition énergétique et digitale des bâtiments, malgré quelques avancées comme la hausse des rénovations performantes, la baisse progressive des passoires thermiques et l’implication du parc social. 

Toutefois, les volumes restent bien trop faibles et le remplacement des systèmes de chauffage fossile avance trop lentement. Les obstacles majeurs – financement, complexité administrative, manque de main-d’œuvre qualifiée et lourdeurs dans la prise de décision – appellent des réformes structurelles urgentes. 

Pour réussir cette transition, il est essentiel d’augmenter les investissements publics, d’accélérer la sortie des énergies fossiles dans le chauffage, et de massifier les rénovations. Ces efforts généreront de nombreux emplois locaux et, à long terme, permettront d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Cela réduira la consommation d’énergies fossiles de 1000 TWh par an, améliorera la balance commerciale et pourrait générer jusqu’à 100 milliards d’euros d’économies annuelles.