
À propos de l’auteur
Carolina Navarro
Ingénieure Efficacité Energétique
Élève à l’ENOV en Mastère TED
Face à l’urgence climatique et à l’épuisement des ressources naturelles, le développement durable s’impose comme une boussole incontournable pour orienter les politiques publiques et les stratégies économiques. Il vise à répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, en conciliant enjeux écologiques, économiques et sociaux.
Dans ce contexte, la transition énergétique est souvent présentée comme un levier stratégique pour atteindre les objectifs climatiques fixés par l’Accord de Paris. Elle désigne l’abandon progressif des énergies fossiles (et parfois du nucléaire) au profit du développement des énergies renouvelables, accompagné d’actions en faveur de l’efficacité énergétique et de la sobriété.
Mais cette transition est-elle réellement compatible avec le développement durable ?
Ou, à l’inverse, cache-t-elle des contradictions structurelles qui risquent de détourner les trajectoires de durabilité ?
Sommaire de l’article :
La transition énergétique au service du développement durable
Réduction des émissions de GES : un impératif commun
Selon le CITEPA, le secteur de l’énergie représente près de 79 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France. La transition énergétique, en réduisant la dépendance aux énergies fossiles, constitue donc un levier indispensable pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.
Un des paradoxes majeurs de la transition énergétique réside dans l’effet rebond. Il désigne la tendance à augmenter la consommation d’énergie à la suite d’une amélioration de l’efficacité. Ce phénomène, théorisé par William Stanley Jevons en 1865 (le paradoxe de Jevons), montre que l’amélioration technologique seule ne garantit pas une réduction de la consommation.
Le développement des énergies renouvelables permet de substituer des sources d’énergie plus sobres et bas-carbone aux énergies carbonées. De même, les politiques publiques comme le Décret Tertiaire ou le Décret BACS s’inscrivent dans la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) et illustrent la volonté d’aligner transition énergétique et développement durable.

Un changement systémique
La transition énergétique s’inscrit dans un cadre plus large de transformation des systèmes de production et de consommation. Elle ne se limite pas à une substitution technologique, mais suppose une remise en question des usages, des modèles économiques et des inégalités d’accès à l’énergie.
Selon le rapport Futurs énergétiques 2050 du RTE :
« Agir sur la consommation grâce à l’efficacité énergétique, voire la sobriété, est indispensable pour atteindre les objectifs climatiques. »
La transition énergétique peut ainsi renforcer la résilience, relocaliser des filières de production, créer des emplois durables, et contribuer à une économie circulaire.
Un levier structurant
Réduire la consommation énergétique pour un même service est une condition essentielle de durabilité. Dans les bâtiments, les rénovations performantes et les systèmes intelligents (BACS) permettent de réduire la consommation jusqu’à 30 à 50 % selon l’ADEME.
À Paris, la rénovation de l’Hôpital Necker a permis une baisse de 30 % de la consommation énergétique, tout en améliorant les conditions de travail du personnel soignant.
L’efficacité énergétique, combinée à la sobriété, rend possible un découplage progressif entre croissance économique et pression environnementale, à condition d’éviter certains effets pervers.
Quand la transition énergétique menace le développement durable
Lorsque l’efficacité favorise la surconsommation
Dans le bâtiment, les logements rénovés thermiquement consomment moins d’énergie pour un même niveau de confort. Pourtant, cela peut encourager à rehausser la température de consigne, à chauffer une surface plus grande ou encore à reporter les économies réalisées sur d’autres postes de consommation (voyages, vêtements, etc.).
À l’échelle macroéconomique, l’efficacité énergétique peut même stimuler la croissance, accentuant les impacts environnementaux.
Selon l’ADEME, l’effet rebond peut annuler jusqu’à 30 à 50 % des économies d’énergie selon les secteurs. Autrement dit, sans régulation des usages et transformation des comportements, l’efficacité énergétique peut devenir un catalyseur de croissance énergétique.
Comme le rappelle le chercheur Darrin Qualman, « l’efficacité seule rend simplement le système plus rapide… dans sa course vers les limites planétaires ».
Une compatibilité sous conditions
La croissance verte, promue dans certaines politiques de transition, repose sur l’idée que l’innovation permettrait de découpler croissance économique et empreinte environnementale.
Or, de nombreux travaux, notamment du Shift Project ou de l’IPCC, soulignent que ce découplage reste très partiel à l’échelle mondiale. Les gains d’intensité carbone sont souvent compensés par l’augmentation des volumes (effet rebond macroéconomique).
Par ailleurs, la transition énergétique peut générer des inégalités sociales (rénovation inaccessible pour les ménages modestes), des enjeux géopolitiques (dépendance au lithium, cobalt), ou encore une relocalisation des pollutions vers les pays producteurs.
Transition énergétique : un levier durable à maîtriser
La transition énergétique constitue une opportunité majeure pour transformer nos systèmes énergétiques en accord avec les objectifs climatiques.
Elle permet une réduction des émissions de GES, un développement des énergies renouvelables, et l’amélioration de l’efficacité des systèmes, en cohérence avec les principes du développement durable.
Mais cette compatibilité apparente se heurte à des limites structurelles. L’effet rebond, et le paradoxe de Jevons nous rappellent qu’une efficacité énergétique mal encadrée peut mener à une hausse de la consommation, annulant les bénéfices attendus.
La croissance verte, sans limites ni cadre de sobriété, peut également renforcer les inégalités ou déplacer les impacts écologiques ailleurs.